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Archives 2014

dimanche 11 mai 2014, par R. Clos

Premier thon

Quand quelque chose se produit dans sa vie pour la première fois, on en conserve un souvenir particulier, uniquement parce que c’est la première fois, même si cette expérience ne doit pas connaître de suite. Chacun a ce genre de souvenirs marquants mais lorsque cette première fois est un premier thon et que ça va déclencher une véritable passion, ça vaut la peine d’en parler, ne serait-ce que pour dire à nos amis ce qu’il ne faut pas faire.
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C’était vers la mi-septembre à Arcachon et, depuis plus d’un mois, des bateaux rentraient avec des pêches miraculeuses. Des gars débarquaient des caisses de thons dont on ne voyait réellement que des bouts de queues ou de nageoires qui dépassaient. Ils avaient l’air délicieusement fatigués et des regards de vainqueurs après le combat. Des dizaines de poissons pour chaque bateau. J’avais déjà vu des pêches aussi importantes mais c’étaient des professionnels, jamais sur des bateaux de plaisance. Il paraît même qu’un soir de la semaine dernière, une vedette de huit mètres avait débarqué plus de cent petits thons sur une traque du port de travail.
De là à décider une sortie il n’y avait qu’un pas que nous avons franchi avec l’insouciance et la fraîcheur qui caractérise les novices.

Et novices, nous l’étions. Notre plus grande expérience de la pêche au thon, nous la tenions d’une lecture assidue du catalogue COPEMER et de quelques revues spécialisées (à cette époque la presse pêche était très pauvre). Coté navigation, nous n’étions guère mieux lotis, le bateau de Claude, le GRIGRI (premier du nom) sur lequel nous envisagions l’aventure n’était pas spécialement conçu pour ce genre d’aventure même avec une bonne dose d’optimisme. Mais, c’est ce qui nous manquait le moins, l’optimisme, ajouté au fait que cette passion naissante de la pêche au thon nous envahissait sournoisement mais sûrement, plus précise à chacune des interminables discussion sur le sujet.

Le virus était dans la place, nous l’ignorions encore mais il devait modifier nos vies pour les 25 années suivantes !

Le départ fut fixé au vendredi soir, vers 16 heures, de façon à disposer d’au moins deux heures de soleil après avoir franchi les passes.
Le vendredi matin a été consacré à la préparation du GRIGRI, un LEADER 850 : faire le plein d’essence, vérifier l’unique moteur, embarquer une batterie de rechange prélevée sur mon bateau, l’ALTEA, consulter la météo, etc. Bref les grandes manœuvres dans un état d’excitation que vous pouvez imaginer et qu’il me semble revivre en écrivant ces lignes.

Nous avons préparé un plan de bataille très simple :
- deux heures à 18/20 noeuds cap au 290,
- dodo sur place avec des quarts de deux heures chacun, (moi, je ne savais pas ce que c’est de dormir en mer, depuis je sais)
- réveil une heure avant le lever du soleil,
- petit déjeuner,
- mise en pêche dès le lever du soleil avec une route sud pendant 11 heures puis route terre à 18/20 noeuds.
En tout, 40 milles à l’aller (54 litres), 77 milles de traîne (77 litres) et 60 milles au retour (81 litres) soit au total 212 litres, plus bien entendu la traversée du bassin. Eblouis par la limpidité de notre plan, notre auto-adhésion fut immédiate et totale. Aucune arrière-pensée critique dans nos esprits. 100% d’accord avec nous-mêmes. Emballé, c’est pesé. Vendu. A ce soir !

16 heures et des poussières : l’aventure commence, tout d’abord dans des eaux que nous connaissons bien et qui nous sont favorables. Grâce au petit vent d’est, les passes sont particulièrement calmes ce jour-là ainsi que les dix premiers milles que nous taillons allègrement à 20 nœuds. On ne peut s’empêcher d’y voir un signe de bienveillance de la part de cette immense étendue d’eau qui impressionne toujours et qui nous paraît maintenant si facile à surmonter. Le GRIGRI fait tranquillement sa trace. Je me dis que je ne m’étais jamais trouvé si loin en mer de toute ma vie.
La côte disparaît doucement dans le bandeau blanchâtre de brume côtière tandis que le soleil penche déjà vers l’horizon. Le bateau paraît plus petit, les vagues plus grosses et notre entreprise plus hardie. Je commence à réaliser que dans quelques heures il fera nuit noire.
Un vol de gros oiseaux de mer se lève sur notre passage et se met à nous suivre en tournant au-dessus de nous - des Fous de Bassan - indique Claude. Curieusement, cette forme de vie, loin de tout, suffit à dissiper mes inquiétudes (un peu à contresens quand on y repense avec un peu de recul).
Nous mettons les traînes à l’eau, sans conviction, certes mais avec beaucoup de sérénité. Presque pour faire quelque chose de facile dans ces moments où rien ne nous est habituel.

Malheur ! moins de 20 minutes plus tard nous avons pêché notre premier oiseau et 5 minutes plus tard le plus gros sac de noeuds de notre histoire avec circonstances aggravantes : toutes les lignes de traîne sont de la même couleur et en cordonnet tressé au lieu du nylon mono-brin classique plus rigide. L’enfer ! Pour arranger la sauce le jour baisse maintenant très vite et nous sommes contraints de remettre en route.

J’ai bien essayé de démêler la fabuleuse perruque mais je n’ai réussi qu’à me bricoler un formidable mal de mer qui m’a tenu compagnie toute la nuit. J’ai aussi inventé une demi-douzaine de jurons que je conserve pour des situations exceptionnelles.
J’ai jeté le sac de noeuds dans un seau en attendant des jours meilleurs et levé les yeux sur cet océan qui me fascinait de plus en plus.

Pendant ce temps mes deux camarades font route à environ 20 noeuds sur une mer lisse mais avec une profonde houle qui nous soulève avec majesté ; tantôt au sommet, le visage baigné des derniers rayons d’un magnifique soleil couchant puis dans des creux affolants avec pour seul horizon les crêtes voisines.
Je demande à Alban le cap suivi et il confirme mes doutes : il suit la direction du soleil mais de temps en temps le 290. Claude m’indique qu’il a fait la même chose. Bon, il faudra en tenir compte au moment du retour. Je ne suis pas inquiet car je me dis que pour se perdre devant nos côtes il faut le faire exprès. J’en suis là de mes réflexions quand Claude grommelle quelque chose entre ses dents. Il regarde la jauge de carburant, nous regardons aussi. Je ne réagis qu’après Alban qui, lui, a tout de suite réalisé que l’aiguille indique un niveau au-dessous de la moitié du réservoir, presque sur le secteur rouge !

Autrement dit, si rien ne change, nous ne pouvons plus rentrer.

Pas de panique ... réfléchissons.

*****

Dans le noir, à 35-40 milles de la côte, sur une mer qui commence à bouger et qui maintenant nous roule sèchement d’un bord sur l’autre, avec un réservoir plus vide que plein, un mal de mer qui renaît au fond de moi, je commence à réfléchir. Pas longtemps. Au bout de 10 secondes nous aboutissons tous les trois à la même conclusion :

Nous allons dormir et demain il fera jour. En tout cas nous l’espérons silencieusement mais très fort.

La nuit s’organise, Claude prend le premier quart, Alban le suivant, moi le dernier puis on recommence. Que la nuit est longue ! Des bateaux passent et semblent nous frôler alors qu’ils sont à 1 ou 2 milles, un orage silencieux éclate au loin et s’évanouit doucement, le vent a de brusques accès qui font tourner le bateau et le ballottent sans ménagement. Je me sens encore plus petit et je me dis que l’optimisme furieux est un ennemi que nous nourrissons de nos envies. Je crois que la fatigue et le mal de mer m’ont poussé vers une sorte de cauchemar plein de vagues et d’un mixer géant dans lequel je glisse inexorablement.

*****

Claude me réveille d’une bourrade amicale, de celles qui laissent des bleus durant la semaine et revoilà le problème de la veille à l’ordre du jour, à part que Claude a eu une idée. Ceux qui pensent que la nuit porte conseil ont raison puisque nous voilà en train de démonter la jauge pour introduire le manche de l’épuisette jusqu’au fond du réservoir pendant que je calcule mentalement ce que représente en litres d’essence chaque centimètre mouillé. Ça me rappelle mes jeunes années, avec le robinet qui fuit dans une baignoire percée alors que le tout s’évapore.
Avant que j’aie pu terminer mes exercices mentaux, Claude nous dit, non sans bon sens, que ça va car il y a plus de mouillé que de sec. Je mets 3 secondes de plus pour suivre son raisonnement plein de sagesse. Il a raison, la jauge est forcément fausse et clairement pessimiste. Il a du cogiter cette nuit et pas pour rien. Je me masse un peu l’épaule. C’est vrai que ça réveille.
On souffle un peu et on cherche une explication en plissant nos fronts libérés des soucis de la nuit : plein de carburant mal fait, consommation mal évaluée, jauge faussée, starter coincé ... Nous les passons toutes en revue. En effet lorsque nous avons fait le plein nous étions deux et du même côté : celui du trou de remplissage ce qui a fait pencher le bateau. Il est probable que le plein n’était pas complet. De plus nous avons calculé la consommation à partir de ce plein et sur un nombre d’heures réduit, l’erreur peut être importante. Et d’un. La jauge fausse : probable. Et de deux. Mais le starter coincé comme le pense Claude ? Mmmmm. A voir.
Claude fait observer que sur ce genre de moteurs avec Zdrive, l’échappement se faisant dans l’eau empêche de voir la couleur des gaz d’échappement ce qui trahit habituellement un starter coincé pour un oeil de mécanicien exercé. Si c’était le cas, on n’aurait rien vu...
Joignant le geste à la parole, Claude commence à démonter le cache-carburateurs.
Dans le cliquetis des outils et le clapotis de la mer sur la coque, il soulève doucement le morceau de tôle et nous entendons distinctement un « clic » qui avoue la traîtrise mécanique qui nous a tellement inquiétés. Il triomphe Claude. 100% juste. Il peut.

Le moral revient, le mal de mer aussi, enfin, je parle pour moi car mes deux compagnons semblent insensibles à ces considérations gastriques. Heureuses natures. Je suis malade pour trois.
Le moteur démarre à la première sollicitation et je me dis qu’il aurait pu ne pas y mettre du sien et là, qu’est-ce qu’on faisait ??? Dans le fond tout baigne.
Nous décidons de faire 2 ou 3 heures de traîne sans trop s’éloigner et même plutôt en se rapprochant de la côte. Le petit déjeuner n’est plus à l’ordre du jour. Zappé le Banania !

*****

Les deux lignes de traîne sont mouillées, un peu au hasard, en respectant des longueurs « raisonnables » et en essayant de faire nager les leurres made in COPEMER du mieux que nous pouvions.

Le résultat ne nous paraît pas mauvais compte-tenu de l’environnement et des circonstances. En tout cas il faut faire avec. La vague à l’arrière du GRIGRI est belle, bien triangulaire, avec une arête régulière tout du long, comme sur la notice. Nous n’avons plus qu’à attendre la touche.

Tout de même, quelque chose me tracasse un peu : à quoi ressemble une touche de thon ?

Ni les uns ni les autres n’en avons aucune idée. Nous nous doutons bien un petit peu que ça doit tirer fort mais sans plus. Je suggère à Claude et à Alban d’assurer les cannes qui sont juste posées dans une sorte de tube montés sur rotule en attachant le moulinet à la base du montage à l’aide de petits bouts de drisse.
Ma remarque est à la fois très optimiste car elle suppose une touche et aussi très pessimiste puisque cette touche pourrait nous faire perdre la canne et le poisson que nous espérons tant capturer. Sourire amusé mais dubitatif de mes camarades, souligné d’un double haussement d’épaules. Je persiste et attache en bougonnant les deux cannes pendant que la météo se dégrade nettement. Le ciel est d’un noir presque violet que nous aurions sans doute apprécié en d’autres lieux et dans d’autres circonstances. Le vent forcit et les crêtes des vagues se soulignent d’un blanc qui se détache sur le fond bleu foncé de l’océan. Nous avions rêvé de golfe de Gascogne, nous étions en plein dedans.

Il commence à pleuvoir. D’abord de grosses gouttes chaudes qui martèlent le pont et font des ronds gros comme des pièces de 5 francs sur le tableau de bord et brutalement une masse d’eau s’abat à moins de 300 mètres devant nous. Un mur blanc qui tombe d’un gros nuage noir. Maintenant c’est sur nous que ça tombe. C’est violent et ça fait peur.
La capote nous protège tant bien que mal. Les rafales de vent autour du bateau rabattent la pluie et les embruns vers nous. Le bruit s’amplifie rapidement, couvrant le ronronnement du moteur. On est pile dessous.
Que faire sinon attendre patiemment que ça passe ? Nous nous abritons contre la porte de la cabine, relativement plus au sec.

Soudain, dans la tourmente, le bruit et les mouvement désordonnés du GRIGRI, la canne tribord plie violemment, fait basculer le support vers l’arrière et saute à l’eau.
Moins d’une seconde. Mes deux copains n’ont rien vu car ils regardaient ailleurs à cet instant. Si je n’avais pas eu les yeux dessus, je n’aurais rien vu non plus. En même temps le moulinet se dévide en cliquetant comme un fou, à une allure incroyable alors que le frein est serré. La canne est à l’horizontale, bien à plat, tendue entre le bout de drisse d’un côté et sans doute le thon qui venait de mordre cet appât que trois novices lui présentaient maladroitement mais avec conviction, dans une mer défavorable qui forcissait encore.
Le mépris de trois inconscient lui répondit ; nous avions un thon à remonter au bout de cette ligne qui plongeait dans cette immense machine à laver en mode essorage. Et puis c’est tout !
Claude saisit la canne sans défaire la drisse et ramène doucement en faisant jouer l’élasticité des 100 ou 200 mètres de fil rendus par le moulinet (un RUMER pour les curieux) alors qu’Alban maintient le bateau dans la bonne direction. Les automatismes jouent toujours, la surprise passée. Pendant ces quelques minutes le vent et la pluie redoublent de violence mais se heurtent désormais à trois blocs, solides comme du granit, étanches comme des balles de ping-pong et déterminés comme Rambo : rien ne semble nous atteindre tant nous sommes galvanisés par notre action. Oublié mon mal de mer !

Le fil rentre dans le moulinet. On gagne 20 ou 30 mètres. Il vient. Décroché ! dit Claude. Le fil est tout ramolli. Il est parti. Non, il est toujours au bout ! le fil se retend. Claude jette un regard vers la gaffe. J’ai compris. Je saisis le manche à deux crocs de taille modeste, je l’assure d’une main pas plus sûre que çà et j’attends. Il est reparti, non il est là, tout près du bateau, sur bâbord. Je me penche pour passer sous le fil tendu et je le vois sous un mètre d’eau. Bleu et argenté, un peu sur le côté gauche, tendant le ventre vers nous mais hors de portée des crocs. Je suis tendu comme le fil. J’entends Claude derrière moi mais je ne saisis pas ce qu’il me dit. Je n’ai plus qu’un seul objectif : planter ma gaffe quand il sera à portée. L’animal lance ses dernières forces dans la bataille. Chac ! Entre deux vagues il a fait un écart et a jailli près du bateau, à moins d’un mètre. J’ai failli être surpris. Mon bras a été plus rapide que mon cerveau. Je l’ai gaffé presque sans faire exprès, comme un chat qui griffe par réflexe. Dans un jaillissement de sang et d’eau l’animal retombe dans le bateau. Le premier thon du GRIGRI est à bord. Notre premier thon !
Alban et moi sautons de joie tandis que Claude retourne vite aux manettes pour reprendre le contrôle du bateau et que le thon martèle le pont du reste de sa vie. La pluie redouble de force mais rien ne peut nous atteindre. De toute manière, nous sommes déjà trempés.

*****
Nous reprenons nos esprits, le thon à nos pieds, l’océan autour et la mer qui a décidé de nous mettre à l’épreuve.

Un bateau, dit Claude en tendant le bras...là !
Sortie d’on ne sait où, une grosse vedette blanche s’approche. Vite la VHF, on n’avait entendu personne jusque là. Il s’agit du CARNAVAL, d’Arcachon qui nous donne courtoisement sa position et nous indique qu’il a trois poissons à bord, pris dix milles plus à terre. Nous le remercions chaleureusement, sa présence nous rassure mais on serait mieux près de la côte.
Désormais nous n’avons plus qu’une idée en tête : rentrer avec notre prise, notre premier thon.
Je trace sur la carte notre position et calcule le cap au plus juste pour économiser le carburant. Le mal de mer me reprend. Pas question pour le moment d’aller chercher le bidon de réserve vu l’état de la mer (et le mien). Route vers la bouée d’atterrissage, vitesse économique, vent arrière dans le sens de la vague. L’orage se déplace plus vite que nous et nous dépasse rapidement en laissant un ciel noir inquiétant. Nous aurons peut-être des problèmes en arrivant près de la côte.

Pourtant non ; nous atteignons les passes deux heures en demi plus tard avec 40 ou 50 litres de réserve seulement. Je fais l’équilibriste pour aller chercher le bidon à l’avant et rajouter 20 litres au réservoir pour atteindre le port. Le thon blanc d’environ 17 kilos gît sur le flanc, il a déjà moins de couleurs.
Le vent d’est est toujours là et les passes sont aussi calmes que la veille. Tout va bien maintenant et la joie nous inonde à nouveau.

NOUS AVONS PRIS NOTRE PREMIER THON.

Nous avons aussi appris une foule de choses aujourd’hui mais pas que dans le domaine de la pêche :

  • bien connaître son autonomie,
  • faire correctement le plein,
  • armer son bateau en fonction de la navigation envisagée,
  • deux moteurs diésel valent mieux qu’un seul à essence,
  • sortir avec un équipier expérimenté augmente la sécurité,
  • préparer une sortie en pessimiste et agir en optimiste quand on est parti.

Quelques semaines plus tard Claude, Pierre, Nicole, Monique et moi avons décidé de fonder le CAPS.

Roland septembre 1989

Il y aura un nouveau GRIGRI, d’autres thons et plein d’amis qui nous ont rejoint pour notre bonheur à tous.

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