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Archives 2015

vendredi 23 janvier 2015, par R. Clos

Pêche. Tensions autour du bar

© Le Télégramme du 23 janvier 2015

Entre les pêcheurs pélagiques et Bruxelles, la tension est montée autour du bar. Mais entre professionnels eux-mêmes, le désaccord est patent en Bretagne sur la façon de gérer la ressource. Des tensions que l’on ne peut comprendre que si on connaît le mode de vie singulier du poisson-roi des côtes bretonnes.

© FRANCOIS DESTOC / LE TELEGRAMME

Ce poisson-là a tout pour plaire. Il a la chair savoureuse et ferme, un tempérament sportif et la combativité de Bernard Tapie quand il est au bout de l’hameçon. Mais le bar, si emblématique de la Bretagne, a aussi un style de vie singulier qui le distingue des espèces grégaires. En haute mer, Il nage en surface et se met soudain à plonger à 80 mètres ; il se déplace seul ou en bande, se fait tantôt nomade tantôt sédentaire et vaque au gré de ses humeurs. La preuve avec ce marquage effectué par Ifremer et le Parc marin d’Iroise qui avaient relâché des bars au même endroit en mer d’Iroise. Quelques mois plus tard, on en avait repêché un dans le Golfe de Gascogne et un autre à Omaha Beach, l’une des plages du Débarquement en Normandie. Ces destinations opposées confirmaient que ce poisson est un individualiste qui ne suit que ses envies.

Pas de quotas

Le comportement du bar reste d’autant plus méconnu que l’espèce n’est pas sous quota de l’Union européenne. Il ne fait donc pas l’objet d’un suivi à grande échelle, comme les espèces contrôlées, et garde sa part de mystère. Mais il n’en est pas moins menacé tant il a attiré tous les engins de pêche, notamment le long des côtes bretonnes. Avec, d’abord, les ligneurs du raz de Sein, aristocrates de cette pêche qui évoluent sur des territoires profilés comme des champs de mines. Et puis, il y a les fileyeurs qui posent leurs mailles et viennent les relever à intervalles réguliers ainsi que les chalutiers traditionnels. S’ajoutent les bolincheurs et leur filet tournant qui ont fait une entrée fracassante sur la scène médiatique, il y a quelques années, avec une pêche « miraculeuse » qui fut qualifiée d’accidentelle : 23 tonnes de bars grainés pêchés en une seule prise juste au moment de la ponte près des côtes de la mer d’Iroise. L’incident donna lieu à une explication sévère entre pêcheurs de différents métiers. Comme à quelque chose malheur est bon, il fut convenu de généraliser le repos biologique que certains respectaient déjà, avec interdiction de la pêche entre le 1e r février et le 15 mars pour permettre à l’espèce de se reproduire.

L’arrivée des pélagiques

La situation s’est compliquée, au tournant du siècle, avec l’arrivée, près des zones côtières, des chalutiers pélagiques, habitués de la haute mer, mais touchés par la raréfaction de certaines espèces et poussés à trouver de nouveaux territoires de chasse.

C’est eux que la Commission européenne a dans le collimateur. Elle veut leur interdire la pêche au bar, de janvier à avril, pour permettre un repos biologique que les pélagiques ne respectent pas. Et pour cause. Ils pêchent quand le bar, poisson au comportement imprévisible, se décide à se mettre en bancs serrés. À quelle époque ? Celle de la reproduction bien sûr, où les bars se rassemblent massivement sur des frayères fréquentées de générations en générations. La pêche au pélagique en période de reproduction ? Bruxelles a fini par prôner l’interdiction, comme l’ont déjà fait certains pays, au grand dam des pêcheurs. Mais pas tous, loin de là. L’association des ligneurs professionnels de la pointe de Bretagne n’a pas tardé à réagir en demandant pourquoi la France est la seule à avoir autorisé et encouragé le développement de cette flottille pélagique opérant sur la ressource « bar » uniquement en période de reproduction ? Les autres États, ajoutent-ils, ont tout fait pour brider cette activité, allant jusqu’à l’interdire à leurs ressortissants. Ils estiment que la cogestion à la française n’a pas marché parce que les représentants du segment de pêche le plus productiviste ont phagocyté les instances décisionnelles en bloquant toute décision courageuse pour une pêche durable. Mais les pêcheurs ne sont pas les seuls, loin de là, sur cette ressource puisque l’on considère que les prélèvements pour la pêche de loisir correspondent approximativement au tonnage des professionnels. D’où l’éternel conflit d’usage que certaines sociétés de plaisanciers veulent freiner en généralisant le bar unique par jour et par pêcheur. On n’est encore qu’au stade de l’expérimentation mais là aussi, ça tousse !

EN COMPLÉMENT

L’« énorme frustration » des patrons de pélagiques

Les professionnels de la pêche au bar au chalut pélagique ont tenu, hier, à Paris, une réunion de travail avec la direction des Pêches maritimes et de l’Aquaculture. La Commission européenne a confirmé, en début de semaine, l’interdiction de cette pêche en Manche, mer Celtique et mer du Nord (pour partie) jusque fin avril. « La mesure d’urgence sera formellement validée lundi », détaille Olivier Le Nézet, président du Comité régional des pêches. Du Nord-Pas-de-Calais (deux paires de bateaux) au Poitou-Charente (une paire), en passant par la Normandie (deux paires), la Bretagne (cinq paires) et les Pays-de-la-Loire (quatorze paires), ce sont entre 250 et 300 marins qui sont concernés. « Les moyens à mettre en oeuvre pour permettre à ces entreprises de tenir du 1e r février au 30 avril ont été évoqués. Les mesures d’arrêt temporaire pourront être appliquées pour six semaines, à raison de cinq jours par semaine », détaille Olivier Le Nézet. Formation des marins, indemnisation des armements, diversification de certains bateaux sans déstabiliser ports et marchés... « Il y a encore du boulot à faire. » L’« après » était aussi à l’ordre du jour. « Un groupe de travail a été constitué pour travailler avec la Commission européenne à établir un plan de gestion pluriannuel. » Les mesures d’encadrement pour les autres pêches, professionnelles et de plaisance, sont attendues à la fin du mois. Mais ça ne suffira pas à atténuer « l’énorme sentiment de frustration » des professionnels du chalut pélagique. « C’est une mesure d’urgence sur un engin de pêche, pas pour une espèce », réitère Olivier Le Nézet. « La Commission argue que les mesures proposées par les patrons de pélagiques ne permettaient pas de réduire de 80 % le prélèvement sur la ressource... En interdisant uniquement le pélagique, et même en encadrant les autres pêches, on n’y arrivera pas non plus ! ». « Où est la préservation de l’espèce » Le président du Comité régional des pêches souligne une autre « incohérence » : « Les bateaux qui ne ciblent pas le bar et dont le maillage de chalut est inférieur ou égal à 32,69 ont l’autorisation de pêcher dans ces zones... Le maillage des pélagiques est de 100 et nous proposions de relever la taille minimale de capture à 40 cm. Ça veut dire que ce sont des bars encore plus petits qui risquent d’être capturés. Où est la préservation de l’espèce ? ».

© Le Télégramme

Voir en ligne : Plus d’information sur www.letelegramme.fr

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